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LA LANGUE NORMANDE
 



NOTRE LANGUE NORMANDE



Une langue à part entière :


Jacques MAUVOISIN, universitaire et spécialiste du sujet, ancien président de l'Association de Défense et de Promotion des Langues d'Oïl (DPLO), a organisé quelques conférences sur la langue normande. Voici un résumé des points essentiels qu'il développe (conférence du 10/2/99 à l'Inspection Académique d'Hérouville-Saint-Clair, dans le Calvados) :

Le normand est une langue à part entière, ce qui est prouvé par:

  • L'abondance du vocabulaire : 60 glossaires et dictionnaires
  • 200 radicaux spécifiques, soit environ 1000 mots, issus du Noroît (apport des Vikings).
  • Une grammaire partiellement originale.
  • Une littérature abondante.


Un riche vocabulaire :

Pour illustrer la précision de la langue, voici un extrait de
Flleurs et plleurs dé men villâche (page 124), roman autobiographique d'André Smilly :

 

 
Normand

Sitôt qu'ol écalit ses uûs, des graunds uûs blleus qui savaient pus mais dauns par éyoù qu'il-en n' taient, no li fit chuchi eune pyirre dé chuque d'aveu eun lermot.

Aô couop, touot li ramountit dauns tête. O s'écllatit à plleuraer d'aveu des couops d' sacquet dauns lli à faire poe.

Quaund men père s'acachit, accroqui pas l' deû, ses gaumbes li faunfluaunt, exempt d' prêchi, coume éguéré, o l' vit sus li ses uûs qu'o l' ssit lôtemps dauns les syins aô bouohoume; o li avaunchit ses deigts gllèchis, bllauncs coume des peis.
 

 
Français

Dès qu'elle ouvrit les yeux, de grands yeux bleus qui ne savaient plus où ils en étaient, on lui fit sucer un morceau de sucre arrosé d'eau-de-vie.

à l'instant, tout lui revint à l'esprit. Elle fondit en larmes, agitées de secousses violentes qui faisaient peur.

Quand mon père arriva, cassé par la douleur, les jambes chancelantes, incapable de parler, comme égaré, elle leva sur lui des yeux qu'elle laissa longtemps dans ceux du bonhomme; elle tendit ses doigts glacés, blancs comme des suaires.

 

Quelques règles de prononciation : 


  • devant un é ou un i, qu se prononce tch (qui se lit tchi) : eun quoeu se dit un tcheu.
  • qu peut aussi se prononcer que (quétoun se lit quéton)
  • gu  se prononce gue : guette (regarde) se dit djette.
  • ll se prononce y (bllé se dit byé)
  • h est très guttural (héreng se lit rhéran), à l'instar du j espagnol ou du ch allemand.
  • le h peut aussi ne pas se prononcer (hivé se lit ivé)
  • yin se prononce yi ou i. Quyin se lit tchyi ou tchi.
  • men se prononce man devant une consonne ou un h aspiré
  • men se prononce m’n devant une voyelle ou un h muet (de même pour ten, sen)
  • les se prononce lé devant une consonne ou un h aspiré
  • les se prononce l’z devant une voyelle ou un h muet (on écrit les éfaunts , on dit l’z éfaunts)
  • le e sans accent se ne prononçant pas, belin se dit blin. Toutefois, quand on veut prononcer le e, on le signale par un accent (lé quemin, se lit le qu’min, le quémin se lit l’quemin)
  • le é accentué se prononce é (rébelot se dit réblo)
  • la graphie aun se lit an
  • la graphie oun se lit on


Citons Barbey d'Aurevilly :

Ce grand auteur explique et justifie l'emploi du normand dans son roman "Une vieille maîtresse" (lettres à Trébutien):

"Vous verrez que je n'y parlerai pas normand du bout des lèvres, mais hardiment, sans bégaiement, comme un homme qui n'a pas désappris la langue du terroir dans les salons de Paris et qui parle, comme un descendant des pêcheurs, pirates "d'azur à deux barbets adossés et écaillés d'argent".
J'ai déjà dit deux mots de ma vieille Normandie. La côte de la Manche est peinte à grands traits dans le second volume de Vellini, et les poissonniers y parlent comme des poissonniers véritables. Est-ce que Shakespeare, s'il avait été normand tout entier au lieu de l'être à moitié, aurait eu peur de notre patois?..
Vous verrez quelle langue c'est, et quel patois!"



Le Normand langue officielle des îles Anglo-Normandes

"Le normand a été la langue officielle de la cour d'Angleterre jusqu'au milieu du 14e siècle. Il constitue encore aujourd'hui la langue officielle, judiciaire et administrative des Iles Anglo-normandes. Le normand a donné à la langue anglaise une bonne partie de son vocabulaire ! (cat, chair, candel, garden, can, fork...)" (Le MONDE du 10/12/85)

A Jersey, la langue normande est une véritable institution qui possède ses structures et ses médias spécifiques. L'enseignement officiel du normand ("jerriais" sur l'île) concerne actuellement 1000 élèves !

Si vous croyez encore que le normand n'est qu'une pâle copie du français, allez donc à Jersey et rencontrez quelques anciens de l'île. La plupart ne connaissent pas un mot de français. Ils s'adressent à vous dans leurs deux langues maternelles : l'anglais et le jerriais, cette variante du normand qui a traversé les siècles. C'est à la fois étonnant et émouvant.


Les mots Normands au Québec :

Guillaume Marois, un correspondant du Québec, nous donne des informations à ce sujet :
" Je m'intéresse depuis un certain temps déjà à la langue normande, et j'ai remarqué qu'aucun site ne mentionne le fait que plusieurs expressions et mots normands sont encore bien présents au Québec. La raison en est simple : la Nouvelle-France fut peuplée essentiellement de Normands. Comme l'Angleterre a pris le contrôle de la colonie pas longtemps après, la langue normande n'a pu être complètement rayée du langage local par le biais des politiques d'assimilation au français par les autorités françaises. Cette langue a fortement influencé le parlé des Québécois. De plus, notre prononciation de certains mots est très similaire. Voici une petite liste :


abrier = abrier (y faut s'abrier, y fait frète !)
achteu = a-c't'heure
adreit = adrète (y'est adrète)
barbouilli = barbouilli (t'es toute barbouilli, va te laver !)
décembe = décembe
dreit = drète (c'est pas drète)
è = a
éga ! = ga ! (ga ça !)
itou = itou, aussi utilisé lors de phrases interrogation sous
la prononciation "tu", comme dans "on y va-tu ?".
lo = lo (y'est lo)
neire = noère (y fait noère icitte)
novembe = novembe
quiques = queques, kek (kekun, kekchose)

sacraer = sacrer (arrête de sacrer !)
v'lo = v'lo (le v'lo !)
y = y (qu'est-ce qu'y fait ?)

De plus, j'ai entendu dire que les habitants de la Normandie disent aujourd'hui comme nous (au Québec), des expressions comme déjeuner et diner au lieu de petit dej et dej.


Par ailleurs, Hugo Voisard, étudiant en traduction à l'Université Laval, au Québec, nous propose un
glossaire des mots normands en usage au Québec. C'est très instructif. L'Atlantique nous sépare mais une de ses conclusions nous rapproche assurément : " Il serait peut-être bon de faire comprendre aux Québécois, dont le complexe perdure, que leur langue et leur prononciation n'ont rien de vil ou de honteux. "

Page empruntée à no'z'amins dé tcheu MAGENE.








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